Un mal nécessaire

Un mal nécessaire

«On ne se sent jamais aussi seul qu’à Paris », m’a dit une amie québécoise il y a quelques jours. Je réalise que c’est ça, mon problème, ici. 

Nombreux sont mes amis expats à Montréal qui m’avaient confié que les premiers temps dans un nouvel endroit étaient difficiles. « Je ne connais personne », m’avaient-ils tous déclaré, à un moment où à un autre, en me révélant même qu’ils avaient fait une dépression durant la première année de leur exil. Et moi, avec mon côté sociable à organiser des soupers à l’appartement aux deux jours, je leur répondais: « Apéro chez moi. Demain. Amène du vin. Le reste, je m’en charge. On va te remonter le moral. »

« Il est difficile d’être amis avec des Québécois », m’ont-ils tous lancé. C’est vrai, au Québec, on est sympa avec tout le monde, mais pour entrer dans notre bulle, ça prend du temps. Aujourd’hui, je comprends leur malaise puisque je le vis à mon tour, en décalé six heures plus tard.

Depuis mon retour à Paris, dimanche, je me suis forcée à sortir tous les soirs. « F*ck toute, c’est pas vrai que je vais laisser mon blues pourrir mon voyage », me suis-je répété, en enchaînant les pots et les soirées entre amis. Résultat? Deux jours plus tard, je me retrouve clouée au lit à bosser avec un rhume, incapable de mettre le nez dehors.

J’étais supposée prendre le bus pour remonter au nord, ce matin. Huit euros dans les poubelles plus tard, je suis encore ici, à parler en remplaçant les «m» par des «b» à cause de mon nez congestionné.

Hier soir, je pleurais ma race, comme ils disent ici (à ne pas répéter, c’est très vulgaire!). Recroquevillée dans mon lit, comme une enfant. J’ai pris un break de travail, dix minutes, pour purger la boule d’émotions qui me paralyse depuis mon arrivée ici. Comme je bosse de la maison, je n’ai pas eu à me cacher dans les toilettes d’un bureau pour éviter d’avoir l’air fou. Il faut voir les bons côtés où il y en a…

J’ai appelé un pote à New York et je lui ai braillé mon existence « déchue ». Dans cet élan de sentiments yark, je me suis rappelée que j’avais pris mon billet de retour. Je l’avais acheté une ou deux semaines plus tôt, prise d’un autre élan de « Je m’en câl***e », sans le dire à personne. Me sachant impulsive, j’ai dompté ce côté sombre de moi-même en optant pour un billet ouvert. Ça m’a coûté quelques centaines de dollars de plus, mais j’ai réussi à satisfaire à la fois mon besoin de réconfort et mon côté rationnel. Soulagement.

Reste que je ne suis pas prête à rentrer à Montréal. Je reviendrais bredouille, avec un sentiment d’échec en arrière-goût. Oui, mes amis seraient tous là pour m’accueillir avec un gros hug. Mais j’ai besoin de poursuivre ce je-ne-sais-quoi que je suis en train de vivre en Europe.

Paris, loin d’être une «Île-de-France» déserte

À Montréal, je connaissais tous les replis de la ville comme le fond de ma poche. J’avais des connexions personnelles et professionnelles enracinées dans tous ses quartiers. Des souvenirs à tous les coins de rue, aussi. Ma ville natale est tellement petite qu’on peut y recroiser son ex à tout moment (Thank God, à Paris, ce n’est pas le cas). Il est impossible de s’y perdre dans une foule anonyme sans tomber sur un visage connu. Ici, c’est tout le contraire. On peut errer durant des heures et ne jamais croiser de connaissance. Nombreuses sont les fois où j’ai mis du temps à retrouver des amis à une même station de métro. Ici, il est important de préciser la sortie que l’on emprunte et les coins de rue ne sont pas gage de point de ralliement.

Sept millions d’habitants. Paris compte à elle seule la population du Québec au complet. Les gens y vivent entassés, partageant parfois la même chambre ou en rendant le salon disponible à un coloc de plus pour payer moins cher.

Les Montréalais ne sont pas des Français. Je ne suis pas des Vieux Pays. À vrai dire, je me sens moins dépaysée quand je me rends au pays de Donald Trump que quand je suis ici. Beaucoup de Parisiens m’ont dit apprécier mon côté baba cool qui ne s’énerve pas pour des détails cons. S’ils savaient à quel point je suis stressée, ils cesseraient probablement de m’envier…

En France, les gens mangent sucré, au «p’tit déj ». L’idée de se cuisiner des oeufs, des patates, des trucs salés, à une heure matinale les rend perplexes. « Ah, comme les Anglais! » qu’ils me disent. « Chuuuuut, ne dites pas ça aux Québécois! Ça va les fâcher. » Je me suis gardé de leur confier que je me faisais parfois livrer de la pizza à Montréal, en me réveillant les weekends. Je pense qu’ils n’auraient pas compris (certains Québécois ne comprennent pas non plus, d’ailleurs).

Pour boire un café d’une taille que je considère respectable pour la caféinomane que je suis, je dois commander un « double grand crème » ou me résoudre à entrer dans un Starbucks. Même chose au restaurant: je commande un plat et, pour une fois, je réussis à terminer mon assiette (yé!!). J’ai même poussé l’audace l’autre jour à commander un dessert. Cela ne m’arrive jamais, à Montréal, où je prends souvent un doggy bag pour ramener le reste de mon plat chez moi. Ici, cela ne se fait pas trop, encore. On passe pour un radin.

Je retrouve tout de même à Paris quelques points communs avec Montréal: les piétons traversent la rue au feu rouge s’ils jugent qu’ils ont le temps, on ne parle à personne dans le métro parce qu’on n’a pas envie de se faire accoster par un clochard, on marche vite et on se bouscule.

J’avais choisi de revenir en France, toute seule, dans le but d’apprendre à aimer ma solitude. On peut dire que je suis servie. Je me retrouve comme Mowgli dans Le livre de la Jungle, à tenter d’apprivoiser à la fois la faune sauvage et mes insécurités. Pour me trouver. Ah, qu’ils sont pénibles, les dédales qui mènent à soi-même!

Je vis des montagnes russes d’émotions, de remises en question, et d’apprentissages à la dure. Je n’ai pas encore réussi à me dompter, mais je réalise, finalement, que c’est normal. Espérons que ce mal soit comme quand on vomit: on se sent mieux après. Un mal nécessaire…

Une réaction au sujet de « Un mal nécessaire »

  1. Bonjour,
    Juste un petit message pour te direque je comprends, et que j’espère que ça va aller pour toi, de mieux en mieux. Je me tourne vers un changement de lieu et donc de repères d’ici quelques mois, et lire ceci m’a un peu rassérénée : ça arrive à beaucoup de gens, après tout, et ça ira…
    En tous cas ton article (et blog, pour ce que j’en ai vu) est agréable à lire, je te souhaite le meilleur.

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