Sois moins naïve, Bridget Jones

Sois moins naïve, Bridget Jones

Je vais vous raconter l’histoire d’une fille que je connais très bien et qui a fait la gaffe de sa vie. Comme elle se trouve un peu naïve et qu’elle a honte, appelons-la Bridget Jones, malgré l’absence de happy end en bobettes dans la neige à la fin du récit. 

Bridget Jones vivait à Montréal. Elle était écoeurée de sa ville natale et a eu la révélation de partir voyager à travers l’Europe en 2017. Son but premier: se promener de pays en pays, voir des gens, sans pied à terre nulle part afin de profiter d’un mode de vie bohémien durant quelques mois, tout en travaillant à distance.

Bridget Jones était célibataire. Sachant qu’elle partait pour plusieurs mois à 6000 kilomètres de chez elle, cette chère Bridget avait effacé toutes les applications de rencontres: Tinder, Badoo, etc afin de se concentrer sur le fait de passer des soirées bien arrosées avec ses amis, avant de partir à l’aventure. Jusque là, tout allait bien pour Bridget, qui se foutait de plus en plus que son lit double ne soit occupé que par elle. C’était même une bonne chose, elle y prenait toute la place.

À un moment donné, notre wannabe héroïne de comédie romantique a repris contact sur un réseau social pas-destiné-aux-rencontres-personnelles-mais-plutôt-professionnelles avec une vieille connaissance. Appelons cette dernière Daniel Cleaver (oui, comme dans le film). Même si Bridget Jones avait espéré fort fort un moment donné qu’il se nomme en fait Mark Darcy.

De gauche à droite: Marc Darcy, Bridget Jones et Daniel Cleaver

À la suite de nombreux échanges entre les deux, Daniel a demandé à Bridget de la rajouter sur WhatsApp. S’en est suivi une longue liste de messages quotidiens à discuter de tout et de rien. Trouvant les conversations agréables (et Daniel mignon, mais «ce sera seulement un pote», qu’elle disait en tentant très fort de se croire), Bridget a proposé à Daniel de venir la voir au Canada. Contre toute attente, Daniel a accepté.

Les messages amicaux ont fait place à la drague. Daniel tentait de venir à bout de la carapace de Bridget. Les amis de notre héroïne en rajoutaient en pariant sur le nombre de jours que Daniel passerait sur le couch.

La réponse est quatre.

Un rêve pas si rose que ça, finalement

Une amie de Bridget qui a croisé Daniel durant 30 secondes à l’aéroport entre deux avions avait discrètement confié au creux de l’oreille de Bridget « Il ne sait pas. Méfie-toi et passe à un autre appel. C’est mon feeling. »

Bridget se demandait comment son amie pouvait être mue d’une telle certitude en seulement quelques secondes. Aujourd’hui, elle regrette de ne pas avoir suivi son conseil.

Au bout de quatre jours et quatre nuits en sols montréalais, Bridget et Daniel ont pris la poudre d’escampette en roadtrip. Elle était à l’arrache et complètement improvisatrice; il était cartésien et exigeant. Malgré toutes leurs différences (politiques, culturelles, etc), les deux ont passé un agréable moment, mais…

Bridget aurait dû remarquer ces détails qui clochaient. Elle aurait dû se méfier et garder sa carapace, quitte à balayer cette passion prometteuse du revers de la main.

« Tu vis dans un appartement d’étudiants », lui avait reproché Daniel, à propos de sa décoration hétéroclite et colorée.

« Tu te promènes en tong, ça ne passe pas, à Paris », avait-il ajouté à propos de sa tenue vestimentaire estivale.

« Comment ça se fait que tous tes potes soient célibataires et sans enfants? » avait-il demandé, inquisiteur, comme si leur statut matrimonial était gage d’insuccès dans la vie.

Bridget avait choisi de prendre ses reproches en riant, ne jugeant pas Daniel par rapport au fait qu’il vivait lui-même dans un appartement prêté par ses parents, et qu’il se trouvait à un carrefour de sa vie professionnelle. Lui qui lui disait tant qu’elle n’avait rien d’une adulte… il n’était pas mieux. Mais bon, il la faisait rire, il râlait comme un Français typique, il lui faisait du bien… Au Canada.

Daniel avait proposé à Bridget de la revoir à Paris. « On va faire ça dans les règles de l’art, on reprend tout depuis le début parce que j’ai envie que ça marche ».

– Es-tu sûr? lui avait-elle demandé, plus d’une fois, en précisant qu’elle avait originalement prévu faire le tour de l’Europe en mode bohème, mais que leur rencontre remettait en question ses plans.

– Je vais t’attendre à Paris, avait-il promis.

Bridget a donc naïvement pris la décision de se trouver une chambre en colocation sur Paname, question de laisser la chance à cette histoire, qui l’affectait bien plus qu’elle ne voulait l’admettre, se concrétiser.

 

Un château en Espagne à Paris

Après un mois de messages continus, de conversations quotidiennes et d’appels, Bridget est finalement arrivée en France. Daniel s’est offert pour aller la chercher à son arrivée à la gare. Deux jours plus tard, il l’a ensuite invitée dans un restaurant, puis lui a montré Paris, la nuit, à dos de scooter. Un moment magique où Bridget était presque heureuse. Presque parce que Daniel ne l’avait toujours pas embrassée depuis son arrivée.

Bridget, avec son don de sorcière qu’elle déteste, s’était mise à éprouver quelques jours plus tôt un mal de ventre et des sueurs nocturnes sans savoir pourquoi. Désormais, elle savait. Comme à l’habitude quand sa calamité de sixième sens se manifeste en sensations physiques, Bridget a tenté d’éviter d’ouvrir les yeux, de mettre son malaise sur le compte du changement, du mal du pays, de l’ennui…

Mais elle a finalement confronté Daniel.

« Je ne veux pas être avec quelqu’un en ce moment, je ne vais pas bien. Mais j’aimerais que ça marche. Si ça fonctionne, toi et moi, je serai heureux, sinon, je serai triste », a-t-il dit.

Une révélation ébranlante, mais qui n’a fait qu’aiguiser la patience de notre wannabe-héroïne en quête d’amour et de papillons parisiens. Elle allait l’attendre, le pauvre. Même si sa petite voix la mettait en garde de ne pas jouer les Mères Teresa, et que ses amis lui criaient à 6000 kilomètres de larguer cet adulescent attardé et de se concentrer sur son but premier: voyager.

 

Le non-happy-end amer et surréaliste

Bridget est finalement redevenue célibataire. Daniel lui a affirmé qu’il avait tenté de lui téléphoner, lundi. Notre héroïne est peut-être naïve, mais elle n’est pas dupe. Elle n’a qu’un seul appel manqué, ce soir-là, et il ne s’agissait pas de celui de Daniel.

Bridget a parlé à Daniel de son envie rentrer à Montréal. Un sentiment qui la ronge, et auquel le silence de Daniel contribue grandement.

Daniel n’a rien fait pour la retenir. Il est venu la voir, à sa demande. Il avait le regard vide. Tout le contraire des yeux qu’il lui avait faits la dernière fois où ils s’étaient vus.

« Je ne ressens plus rien », a-t-il laissé tomber, avant d’ajouter que c’était parce que Bridget était trop relax pour lui, qu’elle avait échoué à sa tentative d’arrêter de fumer, que son habillement n’était pas approprié, et surtout qu’il ne fallait pas changer pour lui, non, mais que son état naturel ne lui convenait pas.

« Tu es une fille extraordinaire, mais »…

– Arrête tout de suite! a-t-elle répondu, ayant une impression de déjà-vu.

« Si c’est pour ces raisons que tu me quittes, alors, oui, je pense que tu n’es pas assez bien pour moi », a-t-elle poursuivi, les larmes aux yeux.

En pleurs, Bridget a dit sa façon de penser à Daniel. Elle lui a craché que c’était lui, l’enfant attardé. Qu’être adulte implique implicitement de ne pas se comporter en gros connard.

« J’ai quand même pris un appartement à Paris… »

– C’est quoi, tu veux de l’argent? a-t-il demandé, out of nowhere.

Bridget n’en croyait pas ses oreilles. Le Daniel qui se trouvait devant elle n’avait plus rien à voir avec celui dont elle s’était éprise. Enfin, peut-être que oui, mais comme les sentiments rendent aveugles et cons, elle n’avait pas remarqué à quel point l’objet de son affection n’était en fait qu’un être méprisant, superficiel et égoïste.

Notre pauvre héroïne aux yeux rougis a offert une poignée de main d’adieu à celui qu’elle ne reconnaissait plus. Il l’a refusée, proposant une accolade. Elle a dit non à son tour. Ils se sont finalement échangés un long et triste baiser à l’odeur de nicotine car Bridget avait fumé ses angoisses une partie de la soirée.

Il est parti.

Elle a pleuré, toute la soirée, toute la nuit, et au réveil.

 

Tomorrow, you’re always a day, always

Bridget pense retourner à Montréal. Partagée entre l’envie d’éponger sa peine auprès des siens, à 6000 kilomètres de distance de cet enc*** ou laisser son orgueil de battante la driver pour établir ses repères et tenter de retrouver  le sourire, entre une baguette-fromage et un verre de vin rouge.

En attendant, elle a supprimé l’application WhatsApp, et du même coup, tous les messages de celui qui a rajouté une cicatrice sur son coeur. Elle n’a pas eu la force d’effacer son numéro. Elle a tout de même remplacé le nom de Daniel dans son téléphone par « Trou-de-cul-Tous-Les-Gens-Que-J’aime-Veulent-Te-Péter-La-Gueule », en se croisant les doigts pour que le karma existe et qu’il s’occupe de son cas. Elle, elle n’a plus le temps.

Bridget a appris à la dure jusqu’où sa naïveté pouvait la mener. Le coeur en lambeaux, elle revêt sa carapace qu’elle avait enlevée pour celui-qui-n’en-valait-pas-la-peine. Elle hésite entre donner les cadeaux que Daniel lui avait offerts à la charité ou les brûler dans un grand feu de joie avec en écoutant la chanson Meurs de Giedré. Chose sûre, elle ne choisira plus jamais de s’établir quelque part pour quelqu’un. Même s’il s’agit un jour de Mark Darcy.

 

Elle n’a pas envie de se remettre à la recherche de son Mark Darcy. Cette histoire avec Daniel Cleaver l’a épuisée. La seule quête qui l’importe pour le moment, c’est de réaliser son happy end à elle toute seule. À Paris ou à Montréal.

 

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